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Quel avenir pour les villes dans la France des métropoles ? Contribution de Paul Chemetov

La France est un pays de structure rurale, en témoignent ses 36.700 communes, soit autant que dans le reste de l’Europe.

Sur ces 36.700 communes, 27.500 comptent aujourd’hui moins de 1.000 habitants. Et seulement 39 villes ont, en France, plus de 100.000 habitants. Les métropoles parisienne, lyonnaise et marseillaise, même si on y ajoute les onze métropoles régionales d’équilibre, ne regroupent que 23 millions d’habitants, soit le tiers des français, alors que les trois quarts de la population est urbaine dans son mode de vie.

 

Si l’on choisit une autre façon d’approcher ce phénomène, on constate que les communes qui comptent au moins 10.000 habitants ne regroupent que 9.500.000 personnes et que les autres villes de même taille ne sont en France que 650 pour 20.5 millions d’habitants. On peut penser qu’une commune d’environ 10.000 habitants a les moyens politiques, économiques et techniques de son autonomie. Sous ce critère, la population urbaine en France ne représenterait pas la moitié des habitants de notre pays, même si le mode de vie urbain (consommation, déplacements, loisirs) est aujourd’hui généralisé, chez bien des agriculteurs aussi.

 

La singularité Française est dans le maillage de routes, de terroirs et d’habitats qui couvrent tout le territoire, avec un seul centre, progressivement affirmé, celui de la monarchie, puis celui de la république. Paris : capitale d’un pays qui regroupe moins du 1/100° de l’humanité et pourtant ville monde. Cette concentration s’est accompagnée de la découpe départementale qui a remplacé les 35 intendances de l’ancien régime. Le rôle des villes en France, dans le processus d’urbanisation généralisé de l’espace et des sociétés, doit être examiné en fonction de cette condition.

 

Cette situation héritée a déjà été mise en cause par la décentralisation et une découpe régionale aujourd’hui mise à mal par le fait métropolitain. Or, il est évident que les zones métropolitaines questionnent davantage les découpes régionales que l’héritage départemental.

 

La France rurale, depuis le néolithique jusqu’au premier tiers du XX° siècle, a transformé le territoire de notre pays par la polyculture des sols, aussi par celle du réseau de villages et de bourgs, de sous-préfectures et de préfectures, lieux de mémoire et d’histoire, qui ont accumulé des siècles d’ajouts successifs, de greffes et de transformations.

 

C’est la même polyculture qu’il faut pratiquer pour rendre positive l’urbanisation. Au sortir de la seconde guerre mondiale, 40 millions d’habitants, aujourd’hui 66 millions dans la France métropolitaine. Plus de 60% de croissance en moins de trois générations. La rapidité et la brutalité d’une telle mutation ont provoqué en réponse des politiques successives de monocultures : les grands ensembles, les villes nouvelles, l’étalement pavillonnaire.

 

Il faut aujourd’hui tisser, retisser, métisser cet acquis, en rétablissant non la mixité sociale, mais d’abord celles des fonctions. Le terrain de l’urbanité à défricher est aujourd’hui celui des périphéries qu’il faut polariser, celui des lotissements pavillonnaires qu’il faut densifier et pas seulement par du bâti, celui des villes nouvelles qui ne le sont plus, celui des villes historiques qui doivent devenir les chefs lieux équipés de leur hinterland, pour qu’aucun service, du plus quotidien au plus exceptionnel, ne soit à plus d’une demi-heure de la plus lointaine des habitations. Pour conserver le patrimoine hérité, il faut le transformer, non en démolissant ce qui fut, l’inhabitable certainement, mais en le complétant par des équipements, des espaces publics, des transports collectifs, des logements qui ne soient pas des produits formatés par le marché.

 

Ceci a un coût. La seule métropole parisienne pour accomplir son programme de logements, de transports, d’équipements et d’espaces partagés, établissant le support public des initiatives privées, aurait besoin de 100 milliards, à budgéter sur dix ans.

On sait le peu qui a été engagé. Mais la condition de l’urbanité française est aussi dans la consolidation de la métropole parisienne.

 

Paris est une question française, n’en déplaise aux Bonnets rouges. La région Ile-de-France, qui regroupe moins de 20% de la population de notre pays, contribue pour 31% au PIB national et peut ainsi financer les plans d’aide à la Bretagne, victime de la monoculture bas de gamme de l’industrie agroalimentaire. Sur les 22 régions françaises, sept ont un PIB supérieur à la moyenne, dans le même temps sept régions ont aussi un niveau de vie médian supérieur aux autres, sauf que deux régions à faible PIB, la Bretagne et le Centre, ont un revenu médian élevé, ce qui est la preuve du transfert et que deux régions à plus fort PIB, Pays de Loire et Aquitaine, ont un revenu médian inférieur à la moyenne ; voilà de quoi alimenter les fantasmes des Girondins comme des Vendéens ! C’est donc la productivité des villes qui mêlent les densités de l’habitat, la permanence de la production matérielle, le haut niveau des services et des fonctions centrales, la qualité des transports publics, l’offre commerciale, l’excellence culturelle, celle de l’enseignement et de la formation, la beauté du patrimoine et les plaisirs de la vie qu’il faut valoriser et diffuser dans le réseau urbain. Le chêne français se nourrit de ses racines et de ses radicelles, les couper c’est l’assécher et le faire végéter. Jean-Pierre Chevènement l’avait fort bien compris lorsqu’il encouragea par la subvention l’intercommunalité, renforçant ainsi des convergences plus fortes dans le réseau.

 

Les convergences cependant n’assurent pas la parfaite égalité des territoires, pas plus que l’éducation –même la plus égalitaire-, n’assume pas l’égal devenir des enfants, dont les capacités ne sont pas toutes les mêmes. La fertilité des terres, leur accessibilité, leur exposition, leur irrigation, toutes ces différences ne peuvent être rabotées dans le monde rural. Certains s’y sont essayés avec les catastrophes écologiques que l’on sait. Et ces différences absolues sont encore pour les villes accentuées par leur desserte, leur histoire, leur démographie, le savoir-faire de leur main d’œuvre.

 

La ville éparpillée n’ensemence pas la campagne car elle artificialise les sols, en stérilisant les modes de vie et la culture rurale, refabriquant, hélas en plus coquet, des villages bidons : des bidonvillages ? Sa réurbanisation nécessaire ne peut pas prétendre aux mêmes niveaux de services publics que ceux de la Ville dense, car la dispersion de son habitat les rend trop coûteux.

 

Une histoire urbaine, une structure urbaine, ne se transforment pas sans risques. Il faut jouer, là comme ailleurs, des stocks et des flux, stocker davantage de services et d’habitants, de mémoires et d’histoire, aux nœuds du réseau. Et qu’on ne dise pas que l’argent nous manque. Voilà une dépense non délocalisable et non inflationniste car on ne peut à la fois prendre le tram à Montpellier et à Bombay. Un service est situé, un logement également, ce qui n’est pas le cas d’une marchandise.

 

Et pour finir un exemple, Millau était mondialement connu pour sa ganterie ; cette production, ce savoir-faire sont aujourd’hui en péril, il faut investir pour en redresser la production. Or, à Millau, au nom de l’intérêt public, on a construit un viaduc, mondialement connu, fort beau au demeurant, qui fut pendant quelques mois le champion dans sa catégorie.

 

Cet investissement aurait pu être évité par un détour de quelques kilomètres. Vitesse et performance ne peuvent être les seuls moteurs de l’urbanité si elles ne s’accompagnent pas de la reprise des mémoires et des histoires.

 

Le même argent investi dans cette filière d’excellence, la ganterie, contribuait à la croissance urbaine de Millau, au confortement de cette ville ancienne dans le processus d’urbanisation généralisée de l’espace et des sociétés. Il nous faut donc choisir, nous en avons les moyens, mais le temps nous est compté. Autant le savoir.

 

Jacques Le Goff déclarait récemment –spécifiant ainsi la phrase de Karl Marx « la ville laboratoire de l’Humanité »- que la ville était le creuset des civilisations. Et il concluait son propos par ces mots « la ville est devenue plus que jamais un centre de production et ainsi achève de posséder tous les atouts qui lui ont permis d’être un moteur ». Et si l’on voulait faire slogan, on pourrait dire que les villes sont les usines du XXI° siècle.

 

Paul CHEMETOV

Le 28/01/2014

 

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