Accueil
 

Rester informé-e

 
 
 

Belle Dense Populaire ? Par Antoine Picon

Je voudrais partir dans mon intervention de la densité. Il y a en France une conviction plus ou moins profondément ancrée parmi les élites politiques, administratives et intellectuelles que la ville dense est infiniment supérieure à la ville diffuse. Cela pour plusieurs raisons : la ville dense serait plus propice à la diversité sociale et culturelle. Elle serait plus économe en énergie. Elle serait enfin plus belle.

 

L'histoire vous apprend face à ce type de déclaration à faire deux choses. La première consiste à se demander d'où elle vient. La seconde à s'interroger sur ses présupposés idéologiques, s'il y en a.

 

C'est en fait un discours qui a au moins un siècle d'histoire en France. Il commence avec la découverte effrayée de la banlieue. Sa population double dans le cas parisien entre 1886 et 1911. Chacun connaît l'histoire du Président du conseil coincé dans les embouteillages qui découvre l'ampleur de la question. Là-dessus va se greffer l'histoire des mal-lotis.

 

A noter que la ville centre fait aussi l'objet de critiques. Mais la banlieue devient le nouvel espace incontrôlable. On n'est jamais complètement sorti de cette idée de l'incontrôlable. La banlieue a progressivement remplacé les quartiers centraux censés être criminels dans cette pensée de l'incontrôlable.

 

Après-guerre, le refus de l'individualisme qui a coulé la France en 1940 ainsi que le refus du modèle américain.

 

Le résultat de cette histoire : la faible densité semble synonyme d'égoïsme, de banalisation fondée sur l'acceptation passive de modes de vie liées au triomphe de la société de consommation et de la mondialisation, de logiques de ségrégation sociale.

 

Ce n'est pas totalement faux évidemment. La pavillonnaire a ses pathologies.

 

Tout cela s'est vu renforcé par la mise en évidence d'un vote Front National dans les franges les moins denses des grandes agglomérations. Je pense au travail de Jacques Lévy et de son équipe notamment.

 

Il faut se défier de convictions où le poids de l'histoire à tant de place qu'il tend à occulter certaines caractéristiques du présent. Où d'autre part on manipule des notions sans toujours chercher à les élucider un peu plus précisément.

 

Première chose, lorsqu'on parle de densité on a tendance à mélanger plusieurs choses, le nombre d'habitant au kilomètre carré et la densité du bâti. Ce n'est pas la même chose. En fait, le pavillonnaire peut-être plus dense que le collectif. Confer les simulations de Philippe Panerai à l'occasion des réflexions préliminaires sur le Grand Paris.

 

La vraie densité qui importe, c'est celle des échanges, en réalité.

 

Il faut se défier à ce stade d'effets de nostalgie. On a tous des scènes du Paris d'Ancien Régime ou de la Venise de Canaletto en tête. Une densité humaine et sociale étonnante dont seules peut-être certaines villes d'Asie du Sud donnent encore l'exemple. Hong Kong ou encore Delhi.

 

Mais ces villes denses, où cohabitent des gens de conditions parfois extrêmement différentes n'en sont pas moins parfois violemment ségrégées. Confer le livre traduit récemment de l'historien David Garrioch. La densité des échanges n'est pas non plus synonyme de ville désirable.

 

Il faut se rappeler à cet égard de la thèse de Claude Lévi-Strauss selon laquelle l'Inde avait inventé les castes afin de permettre de vivre nombreux sur un même territoire. La densité peut renforcer la ségrégation sociale.

 

Il faut enfin tenir compte du fait que les échanges physiques ne sont plus qu'une partie du problème. Penser à la fois les atomes et les bits avec l'informatique ambiante et la réalité augmentée. La densité se joue de plus en plus au-delà des atomes.

 

Tout ceci pour en arriver à la proposition suivante : la densité n'est pas un facteur absolument objectif. C'est en fait quelque chose qui relève au moins partiellement des catégories de l'imaginaire et surtout du projet. Il ne peut y avoir de densité, surtout aujourd'hui, que comme projet, un projet fondamentalement transactionnel. Il n'y a pas d'équivalence simple dans ce projet entre densité physique et densité des interactions. Il est à noter que toute idée d'équivalence va devenir de plus en plus problématique avec le développement du numérique.

 

Il peut y avoir des projets de densité qui sont des succès, même avec des densités de bâti et humaines faibles. L'Amérique puritaine des 17ème et 18ème siècles, certaines cités jardins.

 

Un projet de densité, cela veut dire également un projet de conversation entre un éventail de conditions sociales. C'est bien de mélanger, mais pour se dire quoi ? Le mélange en soi n'est ni bon ni mauvais. Il faut qu'il aille quelque part, vers une plus grande compréhension, un enrichissement mutuel. Il ne s'agit pas de punir les riches par exemple. Cela n'a aucun intérêt.

 

Un projet de densité c'est un projet de réseaux, au pluriel. En n'oubliant pas que les réseaux ne sont généralement pas égalitaires. Le téléphone ou l'internet relient des gens et des situations différentes. Une partie de leur productivité vient de là.

 

Autre point important dans ce projet, le fait qu'on ne peut pas raisonner en isolant une zone d'une autre. C'est là où le bât blesse notamment dans les apologies de la ville dense comme ville durable. C'est globalement vrai, mais passé un certain degré de densité, variable suivant le niveau de service dans les sociétés, il faut rejeter à la périphérie des fonctions et leurs prestataires et cela a un coût financier et environnemental. Paris intra muros est un exemple très clair de cela.

 

On retrouve par ce biais cette dimension réseau. En n'oubliant pas qu'il faut repenser aujourd'hui les réseaux. Effets locaux plus forts, mais dépendance tout de même à l'égard de la portée longue, confer BedZed.

 

Une autre dimension sur laquelle je voudrais insister c'est l'esthétique. La densité doit être partiellement un projet esthétique, sinon elle n'a pas de sens.

 

L'esthétique, ce n'est pas le joli. C'est d'abord le système qui prescrit, et je suis ici Jacques Rancière et sa notion de régime esthétique, les limites pour chacun du visible et de l'invisible. L'esthétique est de ce point de vue profondément sociale et politique.

 

L'esthétique renvoie d'autre part à la possibilité de partager des significations. Elle touche au symbolique, et à ce qui peut faire projet collectif dans le symbolique.

 

Ces questions se posent tout particulièrement aujourd'hui.

 

Les frontières du visible et de l'invisible changent avec le numérique. C'est un des enjeux clefs de la cartographie numérique. Les nouvelles cartes de villes.

 

Partager des significations n'a jamais été aussi urgent.

 

Cela ne passe pas forcément par des codes formels figés. Des questions comme la matérialité. Une nouvelle pensée de l'ornement. D'où vient que le MUCEM parle à beaucoup de gens.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.